Le constat est triste. Le visage du marché du port de pêche, sis au Port autonome d’Abidjan (Paa) n’est pas reluisant. Ordures à ciel ouvert, asticots par-ci, eau usée par-là, ballet de grosses souris dans tous les recoins. C’est malheureusement ce triste décor qu’il nous a été donné de voir lorsque nous sommes arrivés au port de pêche.

Il est 9 heures du matin, ce mardi 16 avril 2019,  lorsque nous foulons le sol du marché de poisson du port autonome d’Abidjan. Les commerçants entassent les poissons sur les étals. Chacun fait en sorte d’attirer la clientèle. Les commerçants plus âgés sont assis sur des nattes, prenant parfois du thé. Les plus jeunes se chargent de mettre les poissons fraîchement sortis des bateaux dans des réfrigérateurs ou des glacières.  Certains sont occupés à découper les poissons des clients

 

 

Peu à peu, le marché est bondé de monde. Cependant, l’accès à ce lieu est difficile. Les personnes qui viennent faire leurs achats sont parfois tentées de se boucher les narines. Car, ce lieu dégage une très mauvaise odeur. Aux alentours, tout comme à l’intérieur de cet endroit, c’est une puanteur indescriptible. Les commerçants, quant à eux, semblent habitués à ces odeurs. Pis, ils semblent être à l’aise dans ces conditions quasi-inhumaines de travail. Épuisées, certaines personnes sont couchées sous des tentes.

Les commerçants se plaisent-ils vraiment dans un environnement aussi exécrable ? Non ! Serait-on tenté de répondre si on s’en tient au témoignage de Moussa K., un vendeur de poisson trouvé sur place. « Mon père a trouvé la mort en travaillant dans ce lieu. Il a contracté une maladie due aux intoxications. Depuis des années, j’ai pris la relève. Je n’ai connu que cette activité. Nous sommes dans des difficultés ici. Nous travaillons dans des conditions assez difficiles. Nous avons assez dénoncé cette situation aux autorités compétentes mais rien n’est fait. Nous sommes obligés de faire de notre mieux », a-t-il expliqué.

 

Pour Moussa, les commerçants avaient fondé leur espoir en la mairie de la commune de Treichville. Car, selon lui, chaque commerçant paye des taxes hebdomadaires aux agents de la mairie. « Nous avons mis notre confiance en la mairie de Treichville. Puisque ce sont les agents de cette mairie qui nous encaissent ici chaque semaine, la somme de 3000 francs Cfa. Nous estimons que c’est de l’abus. La mairie intervient dans cet établissement aussi rarement que ce soit. Les caniveaux et voies  de canalisation sont bouchés. Nous sommes obligés de faire des cotisations de 200 ou 500 francs Cfa chacun, qu’on remet à un jeune homme pour le ramassage des ordures », a-t-il confié.

Les commerçants ne savent plus à quel saint se vouer. Ils estiment que la mairie de Treichville ne fait pas son travail. Traoré Ibrahim, président de l’Association des commerçants de poisson au marché du port de pêche, affiche son mécontentement pour la manière dont ils sont traités dans l’exercice de leur métier. « Vous-même vous avez constaté l’état dans lequel nous sommes ici. Un lieu de vente de poisson à consommer, regardez comment c’est très insalubre. Pour une personne qui connaît le port, s’il arrive en ce lieu, il n’aura plus envie de consommer le poisson. C’est invivable ici. Nous avons crié sur tous les toits pour remédier à la situation. Mais cela a été en vain. Une grande poubelle qui produit des asticots à longueur de journées est juste dans notre dos. Ce n’est jamais vidé. Nous avons même fait une motion de mécontentement à déposer les jours à venir à la direction du Port Autonome d’Abidjan », a-t-il fustigé.

 

Tout ce que l’on puisse dire, les poissons sont vendus et même découpés pratiquement dans les ordures au port autonome d’Abidjan. Les commerçants confient, par ailleurs, que la direction du Port Autonome d’Abidjan aurait confié la gestion de la décharge à une entreprise.  « La décharge jamais vidée, a été confiée à une entreprise qui ne vient pratiquement pas. Les ordures nous produisent des cafards, des rats et bien d’autres insectes qui prennent d’assaut notre marché de poisson», a-t-il déploré.

La mairie de Treichville…

Pointée du doigt pour ce qui est du manque d’hygiène au marché de poisson au port, la mairie de Treichville, par le canal de son sous-directeur, Assi Aman Louis, a dit sa part de vérité. Contrairement à ce que les commerçants avancent, l’autorité fait des précisions de taille. Elle a, par ailleurs,  tenu à situer les responsabilités. « Ce marché doit être détruit. Nous menons toujours des actions pour assainir les conditions de travail des commerçants. Chaque fois, la mairie fait en sorte que les caniveaux soient curés. Nous avons demandé aux commerçants de détruire ce marché pour reconstruire un marché moderne aux normes internationales. Mais chaque fois que nous avons pris l’initiative, ils se sont farouchement opposés. Ils nous disent que c’est avec cela qu’ils nourrissent leur famille. La mairie a toujours eu du mal à faire comprendre aux commerçants que ce lieu doit être déguerpi puis rénové», a-t-il fait savoir. Certains commerçants affirment qu’ils ont peur de se laisser déguerpir sans un autre lieu de recasement. Assi Aman continue pour dire que « les commerçants nous ont même dit qu’ils vont reconstruire eux mêmes le marché.  Et puis, la mairie encaisse parce que c’est un domaine de l’institution. Nous demandons aux commerçants de prendre soin de leur milieu de vie. C’est là qu’ils passent le plus clair de leur temps. Les commerçants se sont réunis dans nos locaux pour dire qu’ils vont s’occuper de la gestion du marché. Il faut quand même s’occuper de son cadre de vie. Regardez les souris qui sont entre les frigos et les eaux usées. C’est vraiment invivable. Qu’ils prennent aussi leur responsabilité. Dans cette affaire, les responsabilités sont partagées.  Je souligne par ailleurs que le port autonome d’Abidjan et les commerçants ont leur part à jouer. Les commerçants doivent au moins changer leur manière de se comporter», a-t-il souligné. Dagri Timothée,  responsable technique de la mairie chargé des marchés, trouvé sur les lieux, n’hésite pas à faire aussi des précisions. « Les commerçants eux-mêmes ont fait des efforts pour rendre leur établissement un peu salubre. Ce lieu était en état de délabrement avancé. Le service technique a fait en sorte qu’il y ait la lumière sous le préau. La mairie vient avec les brosses, cache-nez, poubelles. Ici je m’occupe du marché et du périphérique. Sur le plan de l’hygiène, les choses se sont nettement améliorées. Sinon impossible de respirer dans cet endroit », a-t-il précisé.

 

 

La nourriture dans les ordures…

L’état d’insalubrité importe peu à ces ‘’dames’’ assises derrière des grosses cuvettes de riz. Elles sont préoccupées à servir les nombreux clients qui se bousculent pour être servis. Les découpeurs et vendeurs de poisson trouvent du plaisir à manger sous un petit hangar près du marché à quelques encablures de la poubelle géante. Habitués à l’environnement nocif pour la santé, les consommateurs semblent tous à l’aise dans ce coin. «  Je vais faire comment? Depuis des années, c’est ce que je fais comme activité pour nourrir ma famille. Et mettre mes enfants à l’école. Nous souffrons avec ces odeurs fortes dans ce lieu. Nos avons tout entrepris pour que les autorités du port viennent régulièrement ramasser les ordures. Mais rien n’est fait. Nous nous cotisons pour donner à un jeune homme particulier afin de nous aider à nous débarrasser de nos ordures. La poubelle proche de nous, procure une odeur nauséabonde. Les clients sont conscients de cela, mais qu’allons-nous faire ? », s’interroge dame Assétou. Même son de cloche pour Fatim, vendeuse d’attiéké et de poisson  dans le même espace.

Les consommateurs, quant à eux, sont conscients du grand danger qu’ils courent à longueur de journée. « Nous ne pouvons absolument rien faire. Nous sommes obligés de manger dans ces conditions. Notre milieu de vie ici est très insalubre et cela n’émeut absolument personne. Nous avons mené des actions pour nous faire entendre, cela n’a rien donné. Lorsqu’on se tourne vers la mairie de Treichville, on nous dit que la question d’hygiène ici c’est la responsabilité du Port autonome d’Abidjan. Nous aussi, nous les regardons maintenant.    Sinon ce n’est vraiment pas normal qu’un lieu comme le marché de poisson puisse être dans un état pareil », s’indigne un commerçant.

Les règles d’hygiène sont foulées au pied. Et les consommateurs sont livrés à eux-mêmes, obligés d’acheter au quotidien la nourriture pleine de mouches. Et manger dans un ‘’hôtel’’ à souris, cafards et asticots.   En clair, les consommateurs achètent chaque jour la mort. Ils s’exposent à de nombreuses maladies et épidémies. Pour une question de survie, vendeuses et clients n’accordent pas une grande importance.

Par Parfait ZIO 

 

 

ENCADRE 1

Le ministère de la santé interpellé

Les conditions d’hygiène dans lesquelles sont vendues les poissons au port autonome d’Abidjan sont devenues très inquiétantes. La santé des consommateurs semble menacée. Vendeurs et consommateurs  sont exposés au quotidien aux nombreuses maladies et épidémies. Les poubelles et eaux usées font bon voisinage au port de pêche. Cela n’inquiète pratiquement personne. Les autorités en charge de l’hygiène dans cet établissement semblent  dans un mutisme total. Pendant ce temps, de nombreux consommateurs de poissons provenant de ce marché sont exposés au choléra, la fièvre typhoïde et plein d’autres maladies. Cette situation d’insalubrité au port de pêche n’émeut pratiquement personne. En clair, la santé des Ivoiriens dont la majorité consomme le poisson provenant du port de pêche est véritablement menacée. De grosses souris côtoient les poissons étalés sur les planches. Ces êtres porteurs de maladies se multiplient de jour en jour. La situation est intenable dans ce lieu. Aka Aouélé, ministre de la santé et de l’hygiène publique et ses collaborateurs doivent vite réagir. Car, aucune règle de sécurité alimentaire et d’hygiène n’est respectée au port de pêche. La mairie de Treichville, la direction du port autonome d’Abidjan, les commerçants semblent fuir leurs responsabilités et s’accusent mutuellement. Nos autorités en charge de la santé et de l’hygiène publique doivent savoir que les ivoiriens doivent être en bonne santé pour amorcer l’émergence tant prôné par tous. Car, selon un rapport de l’Organisation mondiale de la santé publié en 2012, « 12,6 millions de personnes décèdent par an pour avoir travaillé  ou vécu dans un environnement insalubre ».

Parfait ZIO

 

 

ENCADRE 2

Le silence intrigant du PAA

Pointé du doigt par les commerçants et la mairie de Treichville, pour l’assainissement au Port autonome d’Abidjan, la direction du port refuse de donner sa version des faits. Selon les consommateurs, la gestion des poubelles et de l’assainissement de cet établissement incombe au port. Pour les commerçants, la direction du port aurait donné le marché à une entreprise qui ne vient quasiment pas remplir son devoir. A en croire ceux-ci, la société n’existerait que de nom. L’état avancé de l’insalubrité devenant très préoccupant, les commerçants estiment que le port ferme les yeux sur leur souffrance. Dans le souci d’équilibrer nos informations, nous nous sommes rendus à la direction du port autonome d’Abidjan. L’assistante du chef du département de la communication nous a mis en contact avec ce dernier. Quelques jours plus tard, monsieur Guié, chef du département communication, habilité à nous conduire vers la direction de l’hygiène, nous indique qu’il nous rappellera dans les jours à venir pour un rendez-vous. Nous décidons de le rappeler un peu plus tard. Monsieur Guié nous dit sèchement au téléphone. qu’il ne veut pas qu’on lui mette la pression. Il nous explique qu’il nous contactera lorsqu’il sera prêt. Ce qui n’a jamais été fait jusqu’à ce jour.  Nous estimons donc que les autorités du Port autonome d’Abidjan refusent d’éclairer la lanterne des consommateurs, clients et commerçants. Dans le souci d’attirer l’attention des gouvernants sur la gravité des faits au Port autonome d’Abidjan, nous avons décidé de publier l’article.

Parfait ZIO